La prière

Om Mani Padme Oum

Un moine récite une prière - Tad-Lo, Laos

L
e village avait une atmosphère particulière. Une espèce de quiétude, un tranquillité se dégageait de ce petit hameau. Peut-être était-ce dû à la rivière et aux chutes d’eau au bout du village qui laissaient fuir un bruit sourd mais apaisant. Ou peut-être était-ce l’incessant ballait des gamins qui couraient de l’aube au crépuscule après chiens, vaches et poulets. Ou tout simplement la sérénité de ce village était-elle due à l’imposante tranquillité du vieux temple bouddhiste qui trônait au milieu du village tel une sage veillant sur ses descendants.

Certainement inspirées par l’ambiance, mon imagination et ma curiosité s’éveillèrent : quelles sagesses ce temple pouvait bien détenir, quels secrets pouvait-il déceler. Je m’immisçai dans la petite court du temple, les cris des enfants se firent plus subtiles, le fracas des chutes plus feutré, comme si tout s’adoucissait dans ce lieu dédié à la paix des esprits. Je m’avançai dans l’enceinte en me frayant un chemin entre les stupas, les statues du Bouddha et les tortueuses racines des frangipaniers centenaires. Les vaches paissaient paisiblement, une famille de canards se délectait de la fraîcheur divine de l’ombre d’un Bouddha, même les chiens habituellement chamailleurs dormaient sereinement. Qui à bien pu être enterré ici? Quel âge peut avoir cette sépulture? Mon esprit était remplit de questions et de mystères, des images défilaient dans mes pensées.

Je poursuivais mon exploration, lorsque j’aperçus, du haut de son balcon, un jeune moine vêtu de sa vive robe orange. Aussitôt qu’il me vit, il me lança un grand sourire et me fit signe de monter le rejoindre. Allais-je percer le secret de ce temple à l’allure séculaire? A mesures que je montais les marches branlantes, mon regard allait de droite à gauche scrutant les moindres détails de cette vieille bâtisse. Le moine m’invita à me joindre à la petite assemblée que composaient un moine, dont les rides me laissaient deviner son niveau de sagesse, un autre homme âgé, ainsi que mon jeune hôte. Je m’assis en tailleur à même le sol, sur une natte finement tressée de bambou. Les quelques hommes réunis discutaient en buvant du thé et en fumant du tabac local roulé dans des feuilles de cahiers d’écoliers. Le temps ne leurs semblait pas être important, de grands silences ponctuaient leur discussion sans que cela leur paraisse gênant. Le vieux moine laissait filer la fumé de sa bouche sans l’expirer véritablement, de tel sorte que le fin filet semblait danser dans les rides de son visage.

Le jeune moine m’adressa quelque mots en anglais. S’en suivit une discussion simple, sur mon pays d’origine, la durée de mon voyage, ma vision du Laos. Au fur et à mesure de la discussion, j’appris que le jeune moine maîtrisait quatre langues à savoir  l’anglais, le thaï, le laotien, ainsi qu’un dialecte local principalement utilisé pour les textes religieux. Ma curiosité était à son comble !

– « Des textes religieux ? » dis-je. « et vous utilisez ce langage uniquement pour les prières? »

– « Oui, principalement  » répondit le jeune moine polyglotte « Les moines maîtrisant ce langage récitent les manuscrits sacrés écrits dans ce dialecte. »

– « Des manuscrits sacrés? »

– « Oui, vous voulez voir? »

– « Bien sûr !! » répondis-je spontanément.

Le jeune moine s’adressa à l’ancien qui répondit d’un signe de tête nonchalant. Le vieux sage se leva, sont mégot de cahier d’écolier toujours  au bord des lèvres, et se dirigea vers une petite porte au fond du temple. Il ouvrit la porte et disparut dans une pièce sombre dont seule une faible lumière s’échappait. Ce que je percevais de cette ambiance au travers de la porte me paraissait mystique et me laissait imaginer toute sorte d’énigmes et de magie. J’attendais le retour du vieil homme avec une impatience enfantine.

Mais l’homme resta dans la pièce plusieurs minutes, le temps ne semblait vraiment pas compter pour cet ascète. Puis enfin, il sortit de la pièce, toujours avec des gestes feutrés, comme si chacun de ses mouvements étaient le fruit d’une longue méditation. Il tenait en ses mains une sorte de bandeau à l’allure vieillie et entouré d’une petite ficelle. Il me le tendit et je le saisis en marquant mon respect et ma gratitude. C’était une sorte de parchemin jaunit par le temps, avec des écritures aux formes arrondies. Le jeune moine m’expliqua que ces manuscrits étaient fait avec du tronc de palmier tranché dans la longueur et que les inscriptions étaient gravées dans la matière.

Prière Bouddhiste - Laos

– « Chaque recueil contient une prière. » ajouta-t-il.

Ceci devait avoir des siècles. Le jeune m’expliqua, avec une fierté non dissimulée, certain caractères et significations.

Je tendis le manuscrit à l’ancien qui le reprit en me faisant un signe de tête. Il mis une paire de vieilles lunettes, et se mit à réciter le mantra. Une douce lumière orangée se glissait à travers les ouvertures du temple et venait draper sa main d’une étoffe de clarté. L’homme, de sa voix usée par ce temps qui ne compte pas, récitait les versets de la sagesse avec un rythme monotone, presque mélancolique. Comme si ce vieil homme, au terme de ma quête imaginaire pour percer les mystères de sa philosophie, me délivrait les clés de la sérénité.   

Puis, comme pour ne pas m’en révéler trop, l’ancien s’arrêta,  replia le manuscrit, enleva ses lunettes et me tendit un grand sourire. Après une énième tasse de thé, je remerciai mes hôtes et repartis du temple la tête pleine d’images. Je n’avais aucune idée de ce que ces textes révélaient, ni de quelle sagesse il s’agissait, mais cela n’était pas important, j’avais percé une petite partie du secret du temple, le temple du temps qui ne compte pas.

Prière Bouddhiste - Laos